lundi 31 mai 2010

Tbilissi : Guigui Ougoulava, victoire d’un maire présidentiable


Article paru dans Caucaz.com le 31/05/2010

Par
Nicolas LANDRU

En Géorgie, les élections municipales, scrutin décisif de l’année 2010, ont reconduit sans surprise le candidat sortant du Mouvement National au pouvoir, Guigui Ougoulava, à la mairie de Tbilissi. Meneur d’une campagne qui a démontré une maîtrise impeccable des médias, ce politicien de 35 ans, l’un des plus jeunes maires au monde d’une capitale, est l’homme montant de ce pays du Caucase. Alors que le président Mikheïl Saakachvili voit sa popularité éreintée après six ans de pouvoir et que son dernier mandat légal prendra fin en 2013, le maire de Tbilissi affiche le profil propre, jeune et dynamique d’un parfait présidentiable.

L’un des logisticiens du mouvement de jeunesse Kmara ! (assez !) qui fut un acteur clé de la révolution des roses, Ougoulava s’est rapidement retrouvé haut placé parmi les nouvelles élites qui ont pris les reines du pouvoir à partir de 2004. Désigné maire de Tbilissi en 2005, puis élu à ce poste en 2006, il est depuis l’une des figures majeures du parti du président Mikheïl Saakachvili, le Mouvement National.

Guigui Ougoulava a été réélu pour un second mandat de quatre ans le 30 mars, par le premier scrutin au suffrage universel pour une élection municipale en Géorgie. Ce poste, a fortiori avec la légitimité tirée du suffrage universel, est un tremplin idéal dans le système politique géorgien très centralisé sur Tbilissi. L’immense majorité de la vie politique du pays se produit dans la capitale qui concentre environ un tiers des habitants ; la politique municipale y a pour ainsi dire une importance nationale. C’est d’ailleurs cette position – alors intitulée « président du conseil régional (Sakréboulo) de Tbilissi » – qu’occupait Saakachvili à partir de juin 2002, jusqu’à sa candidature à la présidence, victorieuse grâce à la révolution des roses. Autant dire qu’elle est stratégique et symbolique.

Un maire discret mais couronné de succès

L’arrivée d’Ougoulava à la tête de la municipalité a coïncidé avec un remaniement en profondeur des infrastructures de la ville. La liste est longue pour une cité qui était épuisée : développement fulgurant de l’économie, floraison des commerces et des bureaux, réparation des routes, introduction d’un système de transports publics officiel et fiable, réhabilitation de l’approvisionnement en gaz et en électricité… encore : boom immobilier, rénovation des façades d’avenues prestigieuses (Roustavéli, Tchavtchavadzé), reprise en main de bâtiments d’apparat et nouvelles constructions, réduction considérable de la criminalité de rue. En somme, le visage d’un Tbilissi sévèrement touché par les cataclysmes des années 1990 s’est radicalement retourné vers la lumière.

Sorte de vitrine du réformisme du pouvoir révolutionnaire, le Tbilissi d’Ougoulava expose indéniablement les points forts du régime : création d’une nouvelle dynamique économique, modernisation (au moins en façade) des infrastructures, lutte contre la corruption et la criminalité. Rapidement pourtant, le président Saakachvili et son équipe gouvernementale se sont trouvés confrontés au tourbillon du mécontentement populaire de la capitale, aux prises avec les questions des libertés, de l’autoritarisme, de la démocratisation, des régimes séparatistes, puis de la guerre. Mais le maire de Tbilissi, lui, a construit son image sur les réussites du système, sans pour autant s’associer aux points sensibles qui minent en profondeur le système Saakachvili et sauraient être en mesure de provoquer son effondrement.

Ainsi, Ogoulava a joué depuis quatre ans le rôle confortable de « double du pouvoir » sur le terrain de la capitale, sans avoir à assumer les responsabilités des dirigeants nationaux. Si dans une première période, le maire de Tbilissi a pu sembler être une figure de paille de Saakachvili, sans grand charisme ni dimension individuelle, la différenciation des images semble aujourd’hui porter ses fruits pour le jeune disciple. Pendant la période d’intenses troubles intérieurs, de fin 2007 à mi-2009, l’opposition a rarement jeté son anathème sur sa personne, alors qu’elle fustigeait le président, mais aussi ministres et députés tels que Vano Mérabichvili, Guigua Bokéria ou Kakha Bendoukidzé.

Une campagne « parfaite »

Depuis l’automne 2009, Ougoulava a entamé une campagne sans précédent dans l’histoire politique géorgienne. Parfaitement relayé par les médias (pour la plupart pro-gouvernementaux), profitant de l’essoufflement du mouvement d’opposition et du manque d’initiative de ses leaders, Ougoulava a paru combler le vide laissé par l’impopularité sous-jacente du président, quasiment sur toutes les lèvres, que les opposants n’ont pas pu ou su détourner à leur profit.

Soutenu par la machine financière et infrastructurelle du parti au pouvoir, Ougoulava a multiplié les apparitions développant l’image d’un « gendre idéal », propre sur lui, modeste, travailleur, porté vers le succès économique et surtout mesuré, jouant ainsi parfaitement du contrepoint avec l’impulsivité et la démesure de son président.

Il a lancé à grands bruits un clinquant programme d’aménagement urbain à grande échelle, lequel prévoit un large remaniement des infrastructures de la capitale, doublé d’un boom d’activités et d’investissements. En son centre, une formule rusée : la Nouvelle Vie du Vieux Tbilissi, qui donne une façade de sauvetage de la vieille ville alors qu’elle consiste purement en une vente de celles-ci aux promoteurs immobiliers et compagnies de constructions – détenues en grande partie par Ougoulava lui-même ou par sa famille.

Les moyens de communication n’ont pas été laissés de côté : ces derniers mois, le maire était de toutes les parties à la télévision ou dans les journaux. Sa série de films et photos le montrant exerçant divers métiers aux côtés des gens du peuple, habillé en boulanger, en maçon ou en restaurateur, ont figé de lui une image à la fois moderne, positiviste et rassurante, loin de la rhétorique guerrière du président.

Héritier ou concurrent ?

Les résultats, qui le donnent à 54% vainqueur le 31 mai au matin, sont les premiers depuis 2007 à ne pas être entourés d’accusations de fraudes massives. Ils démontrent l’avantage qu’a pris le maire sortant, à la fois en se démarquant du style Saakachvili – tout en utilisant le succès du système économique établi par son régime – et en se montrant en professionnel de la communication politique muni d’un programme concret, face à une opposition désunie et productrice de discours vagues et polémiques. Si au soir de la victoire, Saakachvili a essayé de tirer la couverture à lui en affirmant que c’est à lui qu’elle est adressée, il semble indéniable que l’élection concerne avant tout la personne d’Ougoulava, portée par sa campagne.

En vérité, les bruits courent dans les couloirs ministériels que, malgré les déclarations officielles, les relations sont houleuses au sein du leadership. Confronté à de plus en plus de difficultés, le président Saakachvili ne serait plus l’unique carte à jouer pour les « hommes forts » du régime. Il semble évident que les « piliers du pouvoir », parmi lesquels on pointe souvent le ministre de l’intérieur Vano Mérabichvili, ont misé sur Ougoulava pour la succession présidentielle en 2013. Cela signifie-t-il une mise sur la touche définitive du fougueux président ? Celui-ci prend-il ombrage à la montée imparable de son disciple ? Est-il prêt à réellement quitter le pouvoir en ne se représentant pas une troisième fois à la présidence (procédure interdite, jusqu’à nouvel ordre, par la législation nationale) ?

Une nouvelle phase de la vie politique géorgienne a été ouverte avec la réélection « en beauté » du très présentable Guigui Ougoulava. L’opposition, qui s’est essoufflée depuis l’automne 2007 en organisant des manifestations sans fin qui n’ont finalement abouti à aucun changement, n’apparaît plus être la seule alternative à Mikheïl Saakachvili. Celui-ci a pour l’instant payé de sa personne le mécontentement populaire. En présentant la carte Ougoulava à la présidentielle, le système en place pourrait cependant se pérenniser tout en présentant un semblant de changement. Par une victoire issue d’une campagne puissante, Guigui Ougoulava a attiré sur lui l’attention des partenaires occidentaux et mis dans les esprits géorgiens qu’une alternative pourrait venir de l’intérieur du pouvoir.

Nicolas Landru

mardi 4 mai 2010

Georgian Movie "Street Days" (Kuchis Dqeebi) Wins at Go East Wiesbaden Festival in Germany




What is probably the best Georgian movie of the last years has been wining the prize of the "Best Film" in Germany, at the Wiesbaden Go East festival, on april 27th.

Street Days (Kuchis Dqeebi) is the first long feature movie by director Levan Koghuashvili, but it is already a masterpiece, now a recognized one.

On the hard issue of drugs in Georgia's capital Tbilisi, Koghuashvili found a tune which avoids Kitsch, melodrama and empty social realism. The picture of characters involved in the drug-selling and drug-consuming society (which concerns quite a few boys and men in Tbilisi) is realistic but lively, without exageration, treated with poetry and even humour.



The esthetic choices are rigorous and meticulous, with minimalistic takes, often low, close to the ground and thus offering an unusual perspective on streets, which portraits without falling into stereotypes the crumbling, collapsing old town of Tbilisi. A fine photography serves the sujet to its best.

Close entanglement of social relations in Georgia's urban society, poverty, mafia and nepotism are background issues for the plot, but they do not overshadow the personnal stories of the characters. The film avoids thus being suggestive, obviously constructed or purely didactic, which is the risk while dealing with such a topic.



The Go East festival of Wiesbaden, Germany, which has a focus on Eastern European cinema, is the first international consecration for that movie which gives new hopes for a Georgian cinema-scape fallen in a certain apathy since the collapse of the USSR, due mainly to poor means of production and decay of education infrastructures.

If one excepts the films of Gela Babluani, released and produced in France, Koghuashvili's first feature movie fills the gap let by the death of Levan Zakareishvili, director of "Tbilisi-Tbilisi". It promises a new breathe in that country which detains a powerful cinema heritage.

Nicolas Landru
All pictures are taken from the movie's website :
Street Days(http://streetdays.ge/)
Go East (http://www.filmfestival-goeast.de/index.php?article_id=2&clang=1)

mardi 20 avril 2010

Ratcha, pays de l'eau au coeur du Caucase

Chovi

La Ratcha est l'une des régions principales du Grand Caucase de Géorgie ; elle s'étend sur la vallée du haut Rioni et ses affluents. Le fleuve principal de Géorgie occidentale, lié au mythe de Jason et de la toison d'or, y prend sa source.

Rioni

Riche en eaux minérales, et détenant certains des monuments religieux géorgiens les plus importants, ainsi la cathédrale de Nikortsminda (ou encore la surprenante synagogue d'Oni, fierté d'une des plus grandes communautés juives du Caucase), la Ratcha fut une région très touristique à l'époque soviétique, avec des stations thermales et d'altitude telles que Outséra et Chovi. Elle n'a rien perdu de son potentiel, mais la déliquescence de ses infrastructures et la dépression économique liées à la chute de l'Union Soviétique ont virtuellement stoppé le tourisme.

Synagogue d'Oni

L'émigration est particulièrement forte dans la région, et beaucoup de villages sont quasiment vides pendant les mois d'hiver, ses habitants cherchant de meilleures conditions à Tbilissi ou à l'étranger.

Pâques à Jachkva

En 1991, un tremblement de terre très violent a touché la région et détruit nombre de bâtiments, dont beaucoup n'ont jamais vraiment été réhabilités jusqu'à aujourd'hui. Même politiquement, la Ratcha est relativement laissée pour compte ; elle ne bénéficie pas de programmes de développement comme sa voisine la Svanétie, ses routes sont encore en piteux état, et les "Ratchvélis" se plaignent que le président Saakachvili n'y a jamais effectué de visite!


Rue à Oni

Sur le plan touristique également, ne possédant pas les "pittoresques" tours de Svanétie ou de Touchétie, ni les villages "païens" et "archaïques" de Khevsourétie, ni les facilités d'accès aux montagnes de Khévie, la Ratcha est relativement ignorée. Ses eaux, ses forêts et ses parois non moins impressionnantes qu'ailleurs dans le Caucase (le cirque de Chovi est spectaculaire) sont pourtant autant d'atouts qui pourraient en faire une région de premier plan, d'autant plus qu'elle est sûre, calme et paisible.

Jachkva

Étrange délaissement, car la Ratcha est sans doute la plus "géorgienne" des régions du Grand Caucase, et l'une des plus stables, sans troubles ethniques ni banditisme. De plus, elle est chantée comme l'une des parties les plus fondatrices de la nation géorgienne. Son vin, dans le district d'Ambrolaouri, est le plus réputé de Géorgie après celui de Kakhétie, et constitue d'ailleurs l'unique réelle source de revenus de la région.

Ambrolauri, région viticole

Pendant à cette la situation : la Ratcha est restée très rurale, presque vierge de constructions modernes, et possède une nature fascinante et sauvage, des paysages riants ainsi qu'une culture tranquillement montagnarde, autant d'attraits pour le visiteur...

Sommet de Ratcha, près de Chovi

Photos : Nicolas Landru. Plus de clichés :
"Racha, the High Rioni Valley" -
http://www.flickr.com/photos/caucasuslandru/sets/72157623837261198/




vendredi 9 avril 2010

21ème comémoration du massacre du 9 avril 1989 à Tbilissi


Il y a 21 ans, l'armée soviétique tirait sur les manifestants Géorgiens réclamant l'indépendance, sur l'Avenue Roustavéli en plein centre de Tbilissi.

Depuis l'indépendance du pays, cette date, fête nationale est symbole de la liberté géorgienne. Chaque année, nombreux sont ceux qui viennent se recueillir devant le parlement sur l'Avenue Roustavéli, là où eut lieu le massacre.

Ils viennent brûler un cierge en mémoire des disparus.
Les plus grandes figures politiques du pays s'y rendent, à partir du 8 avril au soir, jusqu'à l'heure du massacre, 4 heures du matin, puis toute la journée.

Ci-dessus une jeune membre du parti Républicain, et dans la séquence ci-dessous, Guiorgui Gamsakhourdia, fils du premier président du pays, figure de l'indépendance, Zviad.



video

Photo et vidéo : Nicolas Landru

mercredi 31 mars 2010

mardi 23 mars 2010

The Shiraki Steppe, Winter Pasture of The Tushs

See more pictures: http://www.flickr.com/photos/caucasuslandru/sets/72157623672319470/

In the very South of the eastern Georgian region of Kakheti, the Shiraki "plain" is traditionnally the winter pasture of shepherds from Tusheti (Greater Caucasus mountains). It was given to them by Kakhetian kings to thank them for their alliance against Persians. The flocks are brought in the summer into the mountains, and come back in this vast area of semi-desert, dry hilly ranges and agricultural plains the rest of the year.


The Tushs are themselves nowadays based in Alvani, Kakheti, at the feet of the Tushetian mountains. The families live there, whereas the shepherds spend a big part of their time in the mountains or in the steppe.


The sheep economy is still organized on a half feudal system. The more important families own their flock, their "Bina" (house) and some pasture land around. They are the "patrons" and employ lower-class compatriots, as well as Kists (Chechens from Georgia) or fellow mountain Georgians (Mtiuls, Pshavs) as shepherds or as farm-boys.



Except in the only village, Kasristskhari (or Eldari), where live real families, the Tushs, besides some closely related Pshavs and some Azeri shepherds, are a majority in the Steppe. As this pastoral way originates in a nomadic tradition of transhumances, their is almost no woman in the area.



Separating the two main plains of the region, the Vashlovani Range as been declared a national park and some parts of it are a strict natural reserve. With its picturesque "badlands" and canyons, it is a (almost unfrequented) touristic attraction. And could become a really visited one if the quasi not existence of roads in the region, as well as its remote wilderness, would not make it so difficult to reach. Though, it would then loose its picturesque charm.


The Shiraki Steppe


Pictures: Nicolas Landru

The Forgotten Sanatoria of Tskhaltubo, a Picture Gallery by Birgit Kuch and Nicolas Landru

Tskhaltubo, Birgit Kuch

A lost, once prestigious, sanatoria complex in Imeretia, Western Georgia, which gives the weird impression of a Stalinist temples resort in the jungle...

mardi 16 mars 2010

Gudauri, Khevi. A ski resort and a great point of view on the Caucasus


The Levi Range


The Kazbek Massive

Young guys drinking

The Gudamakharo Range


View from the pistes

See more: Gudauri, Ski Resort in Khevi
Pictures: Nicolas Landru

lundi 15 mars 2010

Imedi TV : Les Russes envahissent la Géorgie, Saakachvili assassiné - un canular qui fait rire jaune

Article paru dans caucaz.com le 15/03/2010

Par
Nicolas LANDRU à Tbilissi















Tbilissi, 20h. Bien des Géorgiens auront eu des sueurs froides ce samedi 13 mars 2010, s’ils n’ont pas allumé leur télévision suffisamment à l’avance. Le journal du soir de la chaîne de télévision Imedi (Espoir) a pendant ½ heure été remplacé par un faux journal annonçant une nouvelle invasion russe, le bombardement de grandes villes du pays, et pour finir, l’assassinat du président Mikheïl Saakachvili. Bilan : mouvements de paniques, réseaux de téléphonie saturés, pillage d’une station service à Gori… Des critiques nationales et internationales, et un électrochoc pour l’opposition politique tirée de son hibernation et contrainte d’inaugurer plus tôt que prévu sa nouvelle saison de contestation.


Ce canular d’une télévision pro-gouvernementale est un nouvel et étrange avatar de la vie médiatique et politique de ce pays du Caucase habitué à des coups de théâtre répétés depuis plus de deux ans. La population, encore marquée par la guerre d’août 2008, a réagi à vif. Alors que les autorités ont une réaction ambiguë vis-à-vis de l’affaire, les diplomates occidentaux blâment la chaîne, qui a présenté ses excuses à chaud mais fermement réaffirmé son intention et défendu son faux journal par la suite.

« Comment les évènements peuvent se développer si la société ne se consolide pas contre les plans de la Russie »



Ainsi annoncé par la présentatrice Natia Koberidzé, le sens de la diffusion d’une version falsifiée du journal de 20h « Kronika » est clair : si les Géorgiens ne se rassemblent pas autour du gouvernement, les Russes s’empareront du pays. Le faux journal vient expliciter cette annonce pleine d’allusions : on y parle de deux leaders de l’opposition, Nino Bourdjanadzé et Zourab Noghaïdéli (qui ont récemment effectué une visite au Kremlin), conduisant des manifestations après la victoire du pouvoir en place à la mairie de Tbilissi. Les Russes se servent des troubles provoqués pour envahir la Géorgie et, finalement, venir tuer le président.

L’argument de la cohésion nationale est un élément central de la rhétorique anti-opposition développée par le régime en place depuis la vague de turbulences partie à l’automne 2007. Il a permis à Mikheïl Saakachvili de mettre fin aux manifestations le 7 novembre en instaurant l’Etat d’urgence puis, à plusieurs reprises, de mettre en difficulté ses opposants. La guerre d’août 2008 ayant matérialisé le danger invoqué, l’opposition s’était rangée derrière le président pendant le conflit, puis s’était tue avant de remettre sur pied ses attaques au printemps 2009, pour une lourde saison de contestation. Les élections pour la mairie de Tbilissi qui doivent se tenir en mai-juin 2010 pourraient bien voir une nouvelle vague d’interminables manifestations paralyser les rues de Tbilissi. En soi, le faux journal est donc un point sur les « i » avant même que l’opposition, quasi absente pendant l’hiver, n’ait pu faire sa rentrée.

Le porte-parole du gouvernement s’est rendu au siège d’Imedi peu après la diffusion du faux journal, afin d’émettre une critique officielle de cette action, prévisiblement impopulaire, et plusieurs membres de la majorité présidentielle ont fermement condamné l’évènement. Mais la réaction personnelle du président Saakachvili, le dimanche 14 mars, est plus ambiguë. Loin de commenter la forme de l’évènement et après avoir brièvement critiqué Imedi pour ne pas avoir fait défiler de légende signalant qu’il s’agissait d’un faux, le président géorgien s’est surtout appesanti sur le fait qu’il trouvait ce scénario « proche au maximum de la réalité ».

« L’ennemi de la Géorgie a commencé à montrer un très mauvais film pour la Géorgie en août 2008, mais nous avons arrêté ce film, bien que nous sachions que le réalisateur continue d’écrire le script du scénario, qui est proche de ce que nous avons vu hier », déclarait-il, interrogé sur l’évènement. Manière de soutenir le projet même d’un journal-pronostic fictif et apocalyptique. En allant jusqu’à vanter l’adéquation du canular avec la réalité en ce qui concerne l’opposante Nino Bourdjanadzé, pointant qu’elle est allée rencontrer Poutine à Moscou et martelant que par cet acte elle prouve qu’elle n’a « aucune dignité », le président géorgien ne cherche absolument pas à éloigner le soupçon selon lequel la diffusion du faux journal émane de plus haut, dans le gouvernement.

« La situation est trop tragique pour un canular »

Guiorgui, activiste de la société civile ayant pris part à la manifestation spontanée et nocturne lancée contre la chaîne de télévision, connaît le canular diffusé par la télévision belge RTBF le 13 décembre 2006, qui annonçait la désintégration de l’Etat belge. Formule identique, ont peut même parler d’une copie exacte : ½ heure de faux journal où seuls des détails très pointus peuvent laisser comprendre la supercherie (ici, une succincte évocation de dates en juin 2010 et de la tenue d’élections municipales) ; le tout dans le format d’une édition spéciale, suivie d’un débat. Un sujet brûlant et un scénario extrême mais vraisemblable sont à la clé d’une formule à laquelle le téléspectateur non averti croira presque à coup sûr. Mais pour Guiorgui, la similarité s’arrête là. « En Belgique, il n’y a pas eu mort d’homme. Il n’y a pas eu de guerre un an et demi plus tôt, et on n’annonçait pas à la population qu’elle risquait les pires horreurs ».

La réaction paniquée d’un grand nombre de personnes à travers tout le pays indique une nervosité parmi la population, qui, il y a moins de deux ans, vivait une invasion étrangère. Pendant l’émission, le réseau téléphonique était saturé, les gens prenant l’émission en cours tentant de s’informer. A Tbilissi, un grand nombre de téléspectateurs interviewés à chaud indiquent avoir cru à la réalité du journal, et en avoir informé des personnes qui ne regardaient pas cette chaîne, qui à leur tour y ont cru l’espace de 20 minutes. Dans les villes indiquées dans le faux journal comme étant visées par d’imminents bombardements, comme Poti et Sénaki en Mingrélie, il y a eu des ébauches chaotiques de fuite. A Gori, ville ultrasensible ayant connu au plus près la guerre de 2008, la population est restée en alerte toute la nuit ; un groupe d’hommes a attaqué une station service pour prendre de l’essence et pouvoir ensuite s’enfuir. On signale que les appels d’ambulance ont été anormalement élevés cette nuit-là, et l’on a même recensé des cas de réservistes appelés à la guerre par leurs officiers qui regardaient Imedi.

Même si à 20h30, tout le monde ou presque découvrait la vérité, la population géorgienne a eu une sévère piqûre de rappel. La condamnation sans appel de l’acte par les diplomates de Tbilissi, à commencer par l’ambassadeur des Etats-Unis John Bass qui le qualifie d’«irresponsable », ainsi que la réaction concernée des médias du monde entier, renforcent la réception perplexe et indignée de l’émission par une partie visible de la population géorgienne, du moins à Tbilissi. A titre indicatif, plusieurs groupes se sont formés sur facebook pour condamner l’émission, atteignant les 5000 membres avant même la fin de celle-ci samedi 13 mars.



Un réveil prématuré de l’opposition

Dans la foulée, l’opposition politique géorgienne, notamment les leaders visés dans le faux journal, organisaient une manifestation spontanée. Aux côtés d’organisations de la société civile et de groupes de citoyens anonymes en colère, des figures majeures de l’opposition se rassemblaient devant le siège d’Imedi à Dighomi. Quelques invités sortant de l’émission ont été injuriés et aspergés, mais en dehors de cela et de quelques slogans scandés, les différents partis d’opposition paraissaient relativement peu organisés et ne décidaient pas d’entreprendre une action plus insistante. Ils décidaient néanmoins d’organiser un meeting public pour le lendemain, inaugurant ainsi la première manifestation de l’année, et précédant leur agenda d’action fixé en fonction des élections municipales de mai-juin.

Après un printemps de manifestations continues qui avaient paralysé la capitale en 2009, puis un estompement du mouvement à l’orée de l’été, le choc des familles ne s’est pourtant pas transformé en un suivi massif et spontané de la colère politique de l’opposition. La manifestation nocturne et celle du lendemain n’attiraient guère plus que 200 à 300 participants. Malgré le choc, et peut-être en parti grâce à un effet réussi de peur, la fureur populaire est loin.



La question du pourquoi reste bien ouverte. La diffusion du canular visait-elle aussi en partie à prendre l’opposition de cours ? Le mouvement de panique était-il voulu ? Dans quel but ?

Imedi TV, un étrange destin

La question la plus terre-à-terre reste la suivante : pourquoi précisément la chaîne Imedi s’est-elle lancée dans cette aventure controversée et risquant la survie même du groupe médiatique ? Un mouvement citoyen a déjà annoncé vouloir traîner l’affaire devant la justice. Dans le faux journal, l’utilisation et la falsification outrancières de paroles de personnes existantes et d’importance (Barack Obama, Eric Fournier, l’ambassadeur français, les chefs d’Etat baltes et polonais, tous intervenant pour appeler à sauver la Géorgie) seraient suffisantes pour faire crouler le groupe sous les procès pour diffamation.



A présent, Imedi est dirigée par un proche du président Saakachvili, Guiorgui Arveladzé. Mais elle se distingue des chaînes publiques et de celles qui sont clairement et ouvertement les alliés du pouvoir comme Roustavi 2. Pendant un temps le média principal de l’opposition, propriété du sulfureux oligarque Badri Patarkatsichvili, opposant personnel à Saakachvili, la télévision avait été fermée à la suite des manifestations du 7 novembre 2007. Après la mort étonnante de Patarkatsichvili en pleine campagne présidentielle à laquelle ce dernier participait, la question de sa propriété, avec l’achat d’une part majeure d’actions par un certain Joseph Kay, que l’opposition accuse d’être un agent du gouvernement, a été une question opaque. Quoiqu’il en soit, Imedi est depuis devenu une autre voix du pouvoir.

Des rumeurs veulent qu’un procès ait été en perspective, pour redonner des parts d’Imedi à l’héritière légale de Patarkatsichvili, sa veuve Inna Goudavadzé. Auquel cas une action suicidaire aurait été une manière comme une autre de faire fermer cette télévision depuis trop longtemps encombrante. Ce qui est certain, c’est qu’Imedi est pro-gouvernementale, mais ne représente pas officiellement ni symboliquement la voix du pouvoir. Ce qui a son sens pour un acte ouvertement outrancier, moralement condamnable, mais possédant un contenu on ne peut plus dans la ligne de la propagande gouvernementale.

« Il ne manquait plus que ça, une fausse invasion russe », ironise enfin Guiorgui. Pour la population d’un pays sous haute tension internationale depuis deux décennies, et particulièrement ces dernières années, la soirée de samedi a été un faux mais violent rappel indiquant que la stabilité est encore un rêve qui paraît bien lointain en Géorgie, même lorsqu’en réalité il ne se passe rien.

Photos : Nicolas Landru

mardi 9 mars 2010

Kutaisi, old new and new old

Kutaisi recently came in the international media's attention: while blowing up a Soviet World War II memorial, an old woman and a little girl were killed. Because the date of explosion was advanced and the operation poorly prepaired.

Followingly, Russia protested against the pro-western Georgian governement, and announced that it would build a copy of that monument in Russia - in a smaller size.

This revealing demonstration of memory policies through city-planning is also representative of the nowadays strange fate of Kutaisi, caught between a strong Georgian national past, a heavy industrial and Soviet one, and the will of a regime to take a completely new orientation.

One can read these tensions around the city's number one historical monument: the ruins of Bagrati Cathedral. As it was destroyed by the Turks in the 17th century, it became an icon of Georgia. But the current president, Mikheil Saakashvili, had a will to rebuild it fully and to add to it a glass dome, thus monumentalizing his aspiration to reshape Georgia's glory in a modern, USA-oriented syncretism.

Following protests of the UNESCO and the Orthodox Church, Saakashvili abandonned this idea. But anyway, repairs are currently going on at the cathedral, where workers replace old stones by new ones. Is it just the new making of the ruin, or will the plan to complete the building be finally realized? Wheather with or without a glass dome?
The second Georgian city, officially 230 000 inhabitants, probably less due to constant emigration, is at the same time poor and rich.

Rich of history, beauty, architectural heritage, hospitality, traditions... Rich also of ruined concrete blocks and devastated former industries in its new parts, economically depressed, brain drained, with a very high rate of unemployement.


Actually, the contrast is striking between apocalyptic New Kutaisi and village-like old Kutaisi, a picturesque and brillantly located quarter on the River Rioni, with its multireligious old buildings and its cobbled green streets.



Even there, the contrasts are big: in a few square streets of russian-type imperial architecture, president Mikheil Saakashvili decided to establish a gentrified touristic area. The historical substance was entirely renovated in a homogenic style, and was even quite largely changed, as it got typical markers of the President's taste, present in all the places he let renovate: Street clocks, 'Tbilisi' balconies, facade-oriented rehabilitation, aiming rather at modernization than at historical exactness.


All those combined elements make the area on the one hand look European, and on the other having elements of a film studio's decor.



Right besides, other parts of Old Kutaisi remain untouched - though some parks where rehabilitated, as well as the cable-car leading to an amusement park, whith old buildings falling in disrepair and at the same time beaming with an atmospheric character. The question is still open: will old Kutaisi be entirely remade in a Sighnaghi style (Kakhetian city entirely rebuilt in a modern folklorist manner), or will it fall fully into ruins? In the middle way, will it be able to keep its historical character?


Hard to forsee in a city where almost everything might surprise the visitor: there are almost as many pharmacies and slot clubs as bulidings. Rather strange, in this town where inhabitants should nor fall ill in masses, nor have the economic means to play every day...

Pictures: Nicolas Landru. More pictures: Kutaisi, Imereti, Georgia